Il ne me semble pas qu'il y a déjà (presque) un an, nous fêtions la Journée Mondiale de la Femme, énième journée mondiale au pays des journées mondiales qui prolifèrent comme des bactéries au fond d'une cuvette de toilettes. Alors, comme l'année d'avant, il m'avait paru important, peut-être nécessaire, d'écrire pour cette occasion où l'on célébrait mon sexe. Il y a deux ans j'avais écrit un article sur le féminisme. Par mode, plus que par devoir, j'avais cru bon de pousser une gueulante éhontée pour mieux pouvoir me taire jusqu'au 8 mars 2016. Ce 8 mars 2016 arrivé, sans préavis, je ne me souvenais même plus quel événement il marquait - et après tout il doit y en avoir des choses qui se sont passées un 8 mars et qui ne sont pas la Journée Mondiale de la Femme. De nouveau, réaction subreptice de ma part : il fallait que je fasse quelque chose de "public" pour marquer le coup, maintenant que je me rappelais quel coup il fallait marquer ! Qu'à cela ne tienne. Par manque d'idée, et certainement par manque de volonté, je n'écrivais pas, mais je changeais ma photo de couverture sur Facebook : la Princesse Leia dans une nostalgie guerrière et féminine, le poing levé, montrant son muscle, s'écrie dans une galaxie lointaine, très lointaine "We can do it !". Fin de l'acte public. Rideaux. On se retrouve l'année prochaine, même date, même heure, parce que c'est pas tout ça mais les soucis, les préoccupations, tout ces trucs dont nous, occidentaux capitalisés, aimons nous abreuver relèguent la Journée Mondiale de la Femme - qui porte pourtant tellement de majuscules - dans un coin bien sagement. Corvée de dépoussiérage dans un an.

Un an est passé, à un jour prés. Je n'aime pas le ménage, la poussière me fait tousser. Mais il faut parfois le faire, sous peine de s'encrasser. Alors j'ai dépoussiéré. Je n'ai cependant pas dépoussiéré mon féminisme parce qu'il est dorénavant constant, toujours reluisant, constamment entretenu avec soin. Ce que j'ai ressorti aujourd'hui, c'est une révélation que j'ai eue, le 8 mars 2016. Hop, grimpez, petit retour en arrière !

Il y un an je venais de poster la fameuse photo de la Princesse Leia lorsque par la magie de la communication facebookienne moderne, une amie m'a demandé : "Mais en fait, ça sert à quoi ? Sommes-nous donc un groupe qui a besoin qu'on le voit une fois par an ?" Excellente question, je me suis honteusement rendue compte que la féministe que j'étais n'avait jamais posé ces deux questions. Les premiers relents de honte passés, il fallait se les poser et tenter d'y trouver des réponses, idéalement constructives.

J'ai tout d'abord pointé du doigt une chose qui me paraissait importante : nous, les femmes, représentons plus de la moitié de la population humaine mondiale. Notre sexe rassemble toutes les ethnies et toutes les classes sociales. Et malgré cela, malgré le fait que nous soyons une majorité, nous sommes la minorité la plus opprimée. Parce que au sein même des minorités opprimées, les individus qui souffrent le plus de la discrimination sont toujours les femmes. Sachant cela, il me semblait alors normal que nous ayons un jour juste pour nous, durant lequel on nous célébrerait. A cela, mon amie encore une fois plus perspicace que moi, de contester : le fait d'avoir pensé à faire une Journée Mondiale de la Femme signifie qu'on a pensé qu'être une femme changeait quelque chose. Selon elle on met l'accent sur ce qui différencie les hommes et les femmes alors même que le but du féminisme et d'établir entre eux l'égalité. Sur quoi je répondais qu'il ne s'agit non pas de célébrer les différences négatives opposant femmes et hommes (en ce qui concerne la force physique ou d'autres arguments bancals du même genre), mais plutôt de célébrer la Femme. La Femme d'Aragon, le chef d'œuvre après le brouilon, la Femme et ses formes, la Femme comme la Muse. Vint alors une autre question : pourquoi pas une journée de l'homme ? Pourquoi ne pas ressentir le besoin d'exalter l'Homme ? Peut-être parce qu'il est toujours mis en avant. Dans ce cas, une Journée Mondiale de la Femme ne fait que renforcer le fait que les femmes sont considérées comme inférieures, comme ayant besoin qu'on les montre une fois l'an et avec elles les oppressions qu'elles subissent. Alors je suis d'accord. Je suis d'accord que ça ne sert à rien. Si le monde m'exalte comme femme une fois par an, c'est parce que le monde considère que le combat que je, que nous toutes qui pensons que les inégalités ne sont pas normales nous ne sommes pas à la hauteur de la tâche.

Il me reste alors deux grandes questions, qui sont le réel sujet de cet article : Pourquoi des journées mondiales ? Ne devrions nous pas tous être capables d'avoir respect et considération pour autrui quelque soit sa condition sans qu'il y ait besoin d'une journée désignée, unique, particulière pour nous pousser à en avoir ?

Les journées mondiales sont les commandements divins que les athées n'ont pas. Mais les hommes toujours soucieux d'établir un certain équilibre moral ont décidé de se soumettre à cette nouvelle autorité supérieure - mais humaine - qui dicte que tel jour on célébrera, on respectera, une valeur ou un groupe d'individus "différents". L'année dernière, et l'année d'avant, j'avais eu un élan d'affection pour le 8 mars, une certaine tendresse pour la possibilité qu'il me donnait de crier mon féminisme sur les toits d'internet. Aujourd'hui, j'ai réalisé que ce favoritisme n'a pas lieu d'être. Je ne crois définitivement plus dans les Journées Mondiales. Je crois dans le respect mutuel, dans le fait de considérer chaque être dans ce qui le démarque des autres, qu'il soit en bonne santé ou malade, homme ou femme, caucasien ou autre. Je suis en faveur de l'Année Mondiale, d'une lutte discrète ou bruyante de tous les jours, pas pour les femmes, pas pour les hommes, pas pour les cancéreux, pas pour les pauvres, pour l'humain et l'humanité. J'ai foi dans les mots et je sais que nous ne pouvons pas les laisser reposer un an avant de les faire ressurgir pour prêcher la bonne cause qui nous touche le plus.

Je suis femme et je le suis tous les jours de l'année. Comme toutes les autres femmes, quand je me fais emmerder dans la rue ou que je fais face à n'importe quelle autre situation qui me signifie que mon sexe ne me permet pas de prétendre à l'égalité avec mes concitoyens masculins, je ne peux pas attendre le 8 mars pour en parler, pour gueuler, pour dire que ce n'est pas normal. Aucune lutte ne peut s'offrir le luxe de ne se mettre en avant qu'une fois par an, de n'être exaltée publiquement et mondialement qu'une fois par an. Lutter est l'affaire d'une vie, c'est saisir les occasions ,plus ou moins nombreuses, d'effectuer un changement même si ce dernier passe inaperçu. Lutter ce n'est pas célébrer des Jjournées Mmondiales.

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