Timbuktu, les Césars mérités

Dans un contexte où terrorisme, djihad et extrémisme religieux sont devenus monnaie courante dans les médias et dans la société, Timbuktu est un film plus qu'à propos. Se déroulant en Mauritanie, l'oeuvre retrace la vie quotidienne d'un petit village (le tournage ayant du être déplacé à Oulala à la suite d'un attentat à Timbuktu) sous l'influence totalitaire des djihadistes. Interdiction de faire ou d'écouter de la musique, de fumer, de sortir sans chaussettes et sans gants pour les femmes, tout cela est imposé par les combattants à une population qui refuse de se laisser faire. Que ce soit la poissonnière refusant le port des gants, ou un groupe de jeunes qui décide que la musique leur est encore essentielle, ou encore les jeunes-hommes qui n'abandonneraient pour rien au monde le football, même si il faut jouer sans ballon, chacun y va de sa rébellion personnelle dans un superbe exemple de résistance, à la fois drôle et émouvant.

Timbuktu, les Césars mérités

Face à ces révoltés, le réalisateur dépeint des djihadistes souvent désorganisés, appliquant aux autres des règles qu'ils ne suivent pas eux-mêmes, se comprenant mal et surtout comprenant mal l'essence même de la religion qu'ils tentent d'imposer. Mais ces hommes menés par la folie que seule la religion (quelque qu'elle soit) semble pouvoir entraîner, sont aussi des personnes qui peuvent se révéler drôles, passionnées par autre chose que leur Coran réinventé et parfois même sensibles. Cependant, Abderrahmane Sissako, entend surtout les tourner en dérision, se moquer d'eux, montrer la manque de logique de leurs actions. Il le fait notamment en mettant en avant l'utilisation du téléphone portable, à outrance, par les djihadistes qui pourtant font de l'Occident l'ennemi numéro un. Ennemi numéro un qui leur permet l'usage même de cette technologie et donc l'organisation de leur réseau. Sissako nous fait aussi voir ces jeunes, dont on nous parle tant, aussi perdus qu'on peut l'être dans un monde qui n'est en rien le leur, des jeunes qui manquent cruellement d'une conviction religieuse qu'on entend alors leur imposer.

Timbuktu, les Césars mérités

Enfin, il s'agit aussi de mettre à nu les pratiques barbares des combattants, qui utilisent à l'excès le fouet autant que la lapidation et la kalachnikov. Cette monstruosité est d'autant plus exacerbée par le réalisateur, puisqu'elle se tourne vers des êtres dont le seul tort est de vivre et de le faire dans une volonté pacifiste et non impliquée dans cette croisade des temps modernes. Les personnage principaux composent une famille, paisible, vivant dans le désert de l'exploitation de son petit troupeau. Cette vie de famille des plus tranquilles et des plus belles parce que les parents y sont sur un pied d'égalité et de respect mutuel, rendant à la femme un rôle primordial qu'on lui refuse, est bouleversée par la charia, ce qui n'est pas sans renforcer le sentiment de colère, de dégoût, d'hostilité, que le spectateur ressent au même titre que tous les personnages.

Timbuktu, les Césars mérités

Finalement, en plus d'un message primordial dans la situation mondiale actuelle, le réalisateur nous offre aussi une oeuvre qui va au-delà d'une quelconque opinion religieuse en nous montrant une vérité crue, assez choquante pour faire réfléchir sans être traumatisante, une vérité qui résonne en tous pour la simple raison que de toutes elle est la plus actuelle et la plus personnelle pour une grande partie du monde ; et dont l'esthétique n'a rien à envier aux autres films présentés aux Césars cette année. Soutenu, de plus, par une musique superbe, ni mélodramatique ni clichée, le film mérite amplement ses 7 Césars.

Timbuktu est clairement une leçon idéologique, et une leçon cinématographique à un cinéma français qui s'enfonce toujours plus dans les méandres du néant scénaristique et politique, ainsi que dans le narcissisme. Car Timbuktu, une production franco-mauritanienne, nous apprend bien une chose : le cinéma français ne peut survivre seul, sans le reste du monde, sans s'internationaliser. En cela Timbuktu est peut-être le film qu'il nous fallait. Sur tous les points.

Timbuktu, les Césars mérités
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